Mémé,
Ca fait sept ans que je ne t'ai pas écrit, sept ans que tu es partie. Sept ans durant lesquels beaucoup de choses ont changé.
Je suis arrivée à un stade de ma vie que je n'imaginais pas, il y a sept ans. J'ai d'abord eu mon bac, avec mention. Puis, j'ai eu mon BAFA, mon permis et ma licence. Un parcours finalement classique, qui commence à s'étoffer, avec mon master qui me place parmi les meilleurs, qui me place la meilleure parmi les miens. Une réussite que tu vois de tout là haut. En fait, je commence seulement à me rendre compte de ce que j'ai fait, du caractère exceptionnel de cette année, que j'ai failli ne pas voir. Tout cela je le vois dans le regard des gens, leur étonnement lorsque j'annonce que bah, oui, comme je l'ai dit cette semaine à la dame de la scolarité, on peut décrocher un bac +5 avec 17 de moyenne. La suite me fait un peu peur, et en même temps me remplit de joie car ce qui arrive ce n'est que du bonheur. J'espère avoir mon concours cette année, peut-être même l'agrégation. Après tout, ca ne coûte rien de rêver. Entre-temps j'espère écrire et faire publier mes articles. Comme toujours je cours après le temps. Puis viendra le temps de devenir chercheur, pleinement.
Mais il n'y a pas que ca qui a changé. Pour la première fois de ma vie je me sens bien. J'ai connu des gens formidables. Certains sont partis, sans explication, d'autres sont restés. J'ai connu des gens qui m'ont fait du mal, qui m'ont abandonnée, qui m'ont dénigrée, se pensant supérieurs, qui ont cherché à me mettre plus bas que terre, parents ou bien amis. Tous ceux-là je les ai rayés de ma vie. Certains d'entre eux ont eu une seconde chance, qu'ils n'ont pas su ou voulu saisir, préférant s'apitoyer sur leur sort ou se plaindre des faits et gestes d'untel et untel. Des choses qui finalement m'indiffèrent.
Après tant de ravages que je ne m'explique toujours pas, j'ai tenté de reconstruire ma vie. Et je crois que j'ai réussi. Tout au moins je pense toucher au but. J'évolue désormais dans une vraie famille, avec des frères et s½urs, nombreux il faut dire. Car dans ma vie, il y a des incontournables. Amandine d'abord ; ma Mimoune chérie. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle. Une petite fille, une ado formidable, tellement spontanée, tellement joyeuse et insouciante. Kévin ensuite. Le frère de mon âge (ou presque) qui me manquait, et que je suis heureuse d'avoir à mes côtés, même si des fois il faut reconnaître que j'ai bien envie de le frapper (et notamment pour toutes ses vannes à la Brice de Nice). Oui, Kévin, maintenant accompagné de Jennifer, à qui je tente de faire une place malgré les différences. Et c'est pas toujours facile mais on s'y fait. Julie et Gaëtan, et bientôt Lohan. Là encore, ca n'a pas toujours été simple, mais beaucoup de choses ont changé et c'est tant mieux. Maëlyne, ma nièce chérie, qui occupe une place si unique dans mon c½ur. Une petite fille si grande déjà, si formidable, si mature pour son âge. Si touchante quand elle répète derrière sa marraine « Tata je t'aime très fort ». Qu'est-ce qu'elle a déjà pu me faire pleurer de joie !
Quant à mes frères et s½urs de sang, c'est plus difficile. Je reste dans l'expectative. Des choses évoluent, changent, avancent. Des liens se nouent ou se renouent, que ce soit avec Elodie, Audrey, Parrain, Vanessa, la maman de ma cousine Lyncéa. C'est compliqué d'apprendre à connaître des gens qu'on n'a jamais vus ou qu'on a pas vus depuis longtemps. Mais je m'accroche. Car quelque part j'en ai besoin.
Evidemment l'une des sources fondamentales de mon bonheur c'est Maman et Papa. Là encore ca n'a pas toujours été simple. Tellement de choses à apprendre pour se connaître, tellement d'habitudes à prendre pour créer un quotidien banal mais tellement précieux. Grâce à eux deux je sais ce que c'est que d'avoir des parents qui veulent ton bonheur. Et je ne laisserais rien ni personne m'enlever cela, ca c'est sûr.
Mon bonheur le plus grand, c'est John. Chaque jour qui passe, quand je pense à toi, je me dis que tu n'auras pas la chance de voir à quel point c'est quelqu'un de formidable. Angoissé, attentif, toujours soucieux de bien faire c'est évident. Pour la première fois je suis sûre de vouloir en faire le père de mes enfants. Tous les jours aussi je pense à ma petite Sarah qui va bientôt arriver. En tout cas je me bats tous les jours pour que sa venue se rapproche. Mais cela ne dépend pas que de moi. Car je ne veux pas faire des enfants sans avoir de quoi leur offrir ce dont ils ont besoin. Je ne veux pas reproduire les erreurs du passé, que ce soit le mien ou celui que j'ai pu observer ou que j'observe. Je veux pour eux le bonheur que je vis aujourd'hui.
Et pourtant, malgré tout ca, malgré les petites joies du quotidien ou les grandes nouvelles, malgré les coups de fil du matin et du soir ou les vacances ensoleillées passées à engloutir des glaces près de la plage, malgré les projets que je fais, il y a toujours dans mon ciel un coin de ciel gris. Un bout de tristesse dont je ne sais pas quoi faire. Le laisser m'envahir au fur et à mesure qu'il grandit ? Cela m'a bien tenté cet été quand Tonton t'a rejointe. Mais c'est trop douloureux, bien trop insoutenable. Faut-il l'oublier comme on a voulu me le faire croire il y a deux mois ? Mais comment oublier ceux qu'on aime même s'ils ne sont plus là ? Comment oublier ce souvenir attaché à l'odeur de ce parfum, à ces objets que je conserve de toi, obstinément ?
Non, malgré ce qu'on m'a dit, je ne peux pas faire sans toi. La douleur est toujours là et ne s'atténue pas. Quelquefois, je me rappelle certaines scènes, pas forcément agréables ; et je revis ce passé douloureux, ce monde qui s'écroule subitement. Je te revois allongée, l'air si serein. Je me revoie, scrutant ton corps immobile, espérant sans jamais faillir un soupir qui me prouverait que tu n'es pas partie. Je revoie cette violence qu'on m'a imposée, qui me plonge dans une torpeur inexorable.
Et puis toujours, quelqu'un vient me rappeler que la vie continue, par un sourire, un regard, ou un « tata ! ». Finalement, ce sont toujours les mêmes qui me rappellent qu'ici on a encore besoin de moi, et qu'ils sont nombreux : Mimoune, Maëlyne, Lilou, Lohan, et bientôt Sarah ou Timothy peut-être...
J'espère que de tout là-haut tu es fière de ce que je suis devenue, comme tu l'as toujours été. Car malgré mes hésitations, mes doutes, je sais que parfois tu agis encore pour moi. Car sinon comment expliquer tout cela ? Jamais je ne t'oublierai, jamais je n'abandonnerai.